Biographie

MICHÈLE LALONDE

(1937-2021 )

UNE ARTISTE POLYVALENTE

Poète, essayiste et dramaturge, Michèle Lalonde est une figure incontournable de la littérature québécoise. Elle est surtout connue pour son célèbre poème Speak White © 1968, qui dénonce toutes formes d’impérialisme ou d’aliénation d’un peuple par un autre à travers la langue et qui a été immortalisé par le film de Jean-Claude Labrecque sur la première Nuit de la poésie de 1970.

L’interprétation vibrante qu’a livrée l’autrice à ce moment-là a galvanisé la salle et n’a cessé de susciter passions, contrefaçons et controverses depuis. En 2015, Robert Lepage fait du poème le noyau de son spectacle sur la mémoire intitulé 887. Cependant Michèle Lalonde a aussi écrit pour le cinéma, la radio, la chanson, le théâtre ainsi que dans plusieurs revues littéraires.

PASSIONNÉE D’HISTOIRE ET DE PHILOSOPHIE

Michèle Lalonde arrive à l’écriture par le théâtre. À 19 ans, fraîchement diplômée en philosophie, elle présente sa première pièce de théâtre, Ankrania ou celui qui crie (1956) au théâtre Anjou (Montréal) pour laquelle elle obtient, avec mention honorable, le prix de la meilleure pièce canadienne de l’année. Dans ses deux premiers recueils de poésie Songe de la fiancée détruite (1958) et Geôles (1959), elle aborde les grands thèmes philosophiques de la mort, de l’identité, de l’amour et des jeux de pouvoirs. Elle se révolte contre un sentiment inacceptable d’enfermement que plusieurs critiques ne manqueront pas de relier à la situation des québécois victimes de la colonisation.

Au début des années 60, elle écrit une série d’émissions pour Radio-Canada sur la pensée des grands philosophes.

Durant plusieurs années (1976-1984), elle enseigne l’histoire des civilisations aux étudiants de l’École Nationale de théâtre et écrit pour eux, plusieurs exercices dramatiques. Traffic d’influences (1976, inédit) aborde le pouvoir des femmes canadiennes-françaises lors de la rébellion 37-38, tandis que Dernier recours de Baptiste à Catherine (1977), présentée au Théâtre d’aujourd’hui, parle du rôle des femmes dans le destin politique des Québécois au siècle dernier dans un contexte d’oppression religieuse.
Pour Michèle Lalonde, la philosophie et le théâtre mène directement à l’engagement politique.

FASCINÉE PAR LE POUVOIR DES MOTS SUR LE DÉVELOPPEMENT DE L’IDENTITÉ

Michèle Lalonde s’intéresse particulièrement à la question linguistique, car elle est persuadée que c’est ce qui contribue à construire l’identité, la structure et la mémoire d’un peuple. Elle soutenait le nationalisme québécois mais se définissait davantage comme une indépendantiste et la portée de son discours était beaucoup plus universelle car elle défendait tous les peuples opprimés à cause de leur langue. Pendant plusieurs années (1959-1965) elle collabore activement à la revue Liberté en compagnie de Jean-Guy Pilon, Fernand Ouellette, Jacques Godbout, André Belleau, Yves Préfontaine et Hubert Aquin où elle partage entre autres, ses réflexions sur la langue et l’identité politique. Elle fait aussi partie de l’équipe de rédaction de la revue Maintenant dans les années 70.

Son essai Défense et illustration de la langue québécoise (1979) lui permet de développer sa pensée et est acclamé par la critique en France alors que paradoxalement, la réception suscite la jalousie au Québec. Elle co-signe dans les journaux plusieurs manifestes dénonçant les pratiques colonialistes et impérialistes du gouvernement et coécrit avec Denis Monière, Cause commune : manifeste pour une internationale des petites cultures (1981).

COMMUNICATRICE INCLUSIVE

Michèle Lalonde souhaite rendre la poésie vivante, accessible à tous et surtout la sortir des cercles intellectuels élitistes. De plus elle croit que le pouvoir d’autodétermination d’un peuple passe par le contact avec sa propre culture. C’est pourquoi elle accepte de participer à d’importantes manifestations culturelles en signant des œuvres à caractère multimédia destinées au grand public. En 1967, à l’occasion du gala d’ouverture de l’Exposition universelle de Montréal, elle co-signe avec le compositeur André Prévost, une fresque symphonique pour chœur et deux récitants intitulée Terre des hommes. Cette œuvre qui s’intitulait à l’origine Le sang de la terre, aborde des sujets avant-gardistes pour l’époque : la perte de sens de l’homme industrialisé, l’impact de la mécanisation à l’échelle mondiale et l’avenir de l’humanité.

Son incursion à la radio et au cinéma porte la même intention de rejoindre tout le monde. Malheureusement le film La Conquête (1973) dont elle a écrit le scénario et qui a été réalisé par Jacques Gagné est reçu froidement par la critique.

Le récitatif Métaphore pour un nouveau monde, mis en musique par Bernard Bonnier, est présenté dans l’avant-port de La Rochelle lors de la fête nationale du 14 juillet 1980. Puis, sur une musique de Jean Sauvageau, Michèle Lalonde écrit Âmes et Navires, un son et lumière qui a été projeté tout un été sur le parlement de Québec dans le cadre des grandes festivités de 1984.

POÈTE DE LA PRÉCISION ET BÊTE DE SCÈNE ÉTONNANTE

Michèle Lalonde écrit pour la scène, debout et à haute voix. Sa poésie emprunte à l’écriture dramatique et est empreinte de musicalité. La plupart de ses textes mettent en scène plusieurs voix ou personnages qu’elle harmonise avec la même précision rythmique qu’une pièce musicale ou une chorégraphie. Elle présente fréquemment son répertoire poétique et sa prestance extraordinaire lui vaut souvent des ovations chaleureuses tant sur la scène nationale qu’internationale. Une bête de scène étonnante.

Elle aime travailler en équipe avec des artistes de différentes disciplines. C’est la seule femme à participer à la tournée en France des 7 Paroles du Québec (1980) en compagnie de Gaston Miron, Michel Garneau, Paul Chamberland, Gilbert Langevin, Yves-Gabriel Brunet, de Raoul Duguay et de 7 musiciens. À cette occasion, on peut l’entendre réciter plusieurs poèmes inédits à l’époque comme : Panneaux-réclame, Outrage au tribunal, Bulletin de nouvelles, et Envoi de fleurs.

ARTISANE ET ESTHÈTE ENTHOUSIASTE

Michèle Lalonde aime travailler de ses mains et son père lui montre comment utiliser quelques outils pour bricoler le bois. Elle crée des accessoires et des costumes pour la troupe de théâtre universitaire. Puis, elle apprend à fabriquer et manipuler des marionnettes sous la direction de Micheline Legendre.

Elle peint et dessine sans démontrer de talent particulier. Cependant, elle admire le travail des peintres et particulièrement celui des graveurs. Elle collabore notamment avec Richard Lacroix dans les années 60, puis avec Jocelyne-Aird Bélanger sur plusieurs projets dont Île (1983) et Terra nostra desolata (1995). Michèle Lalonde publie Bois d’œuvre (1996) dans le livre Xylon deux, un collectif de graveurs sur bois et d’auteurs.

Afin d’encourager de jeunes créateurs, elle publie Portée disparue (1979), puis Petit testament (1981), deux livres d’art à édition limitée, illustrés et imprimés à la main sur presse ancienne par les Compagnons du Lion d’or, une petite maison d’édition gérée par des adolescents amateurs de typographie.

Michèle Lalonde croit que « la parole est une fête audiovisuelle » et accorde une grande importance à l’esthétisme graphique. Elle s’amuse donc à « dessiner » ses mots, en créant des poèmes-affiches. Elle illustre notamment les poèmes suivants : Variations sur emblème, En bleu dans le texte et le Salut au drapeau (1979). Elle commande ensuite au peintre Francis Bernard, une transcription graphique de plusieurs de ses poèmes dont America : Panneaux Réclame qui sera exposée au musée du Luxembourg à Paris (1980) ainsi qu’à Montréal (1982).

MILITANTE POUR LE RESPECT DES DROITS D’AUTEUR

Michèle Lalonde a consacré une grande partie de sa vie à se battre pour le respect des droits d’auteur, les siens, mais aussi ceux de tous les écrivains de la francophonie. Afin de mieux promouvoir le rayonnement et la sauvegarde des littératures d’expression française ainsi que le respect et la protection des droits moraux et matériels des créateurs, Michèle Lalonde participe à la fondation de la FIDELF- Fédération internationale des écrivains de langue française et en assume la présidence de 1982-1986.
Durant sa présidence de l’UNEQ- Union des écrivains québécois (1984-1986), Michèle Lalonde milite ardemment en faveur de la création d’une entité indépendante représentant les différentes associations d’auteurs et d’éditeurs et permettant notamment un meilleur contrôle des droits d’utilisation des textes dans les institutions scolaires et universitaires et de la distribution de redevances justes et équitables aux écrivains.

INTERVENANTE ENGAGÉE POLITIQUEMENT

Michèle Lalonde a toujours été engagée politiquement à travers ses essais et articles car elle croit que le rôle de l’écrivain est d’abord et avant tout d’éveiller le peuple à cette dimension. Mais elle a toujours eu répugnance à militer pour un parti politique particulier. Elle tenait à garder ses distances et son sens critique.

Ce n’est qu’en 1985, lorsque le Parti Québécois décide de laisser tomber l’option de l’indépendance, qu’elle accepte de participer à la fondation du Parti Indépendantiste et assume la présidence de la commission culturelle du parti.

HONORÉE POUR L’ENSEMBLE DE SON OEUVRE

Michèle Lalonde reçoit le prix Duvernay pour l’ensemble de son œuvre en 1980, celui de l’Ordre des francophones d’Amériques, en 1985.

Elle a été invitée par l’UNESCO à représenter l’Amérique d’expression française dans le cadre du spectacle multilingue Guerre à la guerre présenté à Paris et Milan (1982), et à participer comme invitée spéciale aux Journées mondiales de la poésie en Grèce au printemps 2001. L’université de Mexico et la délégation générale du Québec au Mexique l’invitent à présider la SEMENA LITTERA en 1988.

Enfin, elle remporte le Prix du poète au Marché francophone de la poésie en 2004.

Elle se retire graduellement de la vie publique au début des années 2000 pour des raisons de santé et vivra dans l’anonymat jusqu’à son décès en 2021.